La route de l'encens : le Dhofar, la mousson et quatre sites de l'UNESCO

Il y a, au sud d'Oman, une anomalie climatique. Entre juin et septembre, la mousson indienne vient buter contre les montagnes du Dhofar et s'y arrête. Elle ne franchit pas la crête. Pendant trois mois, une bande de terre de quelques dizaines de kilomètres de large se couvre de brume et d'herbe verte, tandis que tout le reste de la péninsule arabique reste ce qu'il est.
Les Omanais appellent cette saison le Kharif. C'est à elle qu'on doit l'oliban, et par conséquent tout ce qui a suivi : les caravanes, les ports, les royaumes, et la fortune d'une région qui n'avait rien d'autre à vendre.
Un arbre qui aime ce que les autres ne supportent pas
Le Boswellia sacra est un petit arbre au tronc épais et au bois tendre, souvent tordu, rarement plus haut que cinq mètres. Il pousse sur les versants calcaires et dans les lits d'oueds, dans des sols où presque rien ne s'installe. Il supporte la sécheresse extrême et ne supporte pas l'excès d'eau.
La brume du Kharif lui convient exactement : de l'humidité sans pluie battante, un ruissellement modéré, puis neuf mois de sécheresse. C'est cette alternance qui produit une résine dense. Les arbres qui poussent plus à l'intérieur des terres, plus loin de la mousson, donnent d'ailleurs une résine différente, plus claire, souvent considérée comme supérieure : c'est ce qu'on désigne sous le nom de Hojari.
La récolte se fait par incision de l'écorce. On entaille, la sève perle, on laisse durcir deux à trois semaines, on revient. Le même arbre est saigné plusieurs fois dans la saison, et la première coulée est toujours la moins pure : elle emporte avec elle les débris de l'écorce. Les larmes les plus claires viennent des passages suivants.
Ce que l'UNESCO a classé, et pourquoi ce sont quatre sites
En 2000, l'UNESCO inscrit au patrimoine mondial un ensemble omanais sous le nom de Terre de l'encens. Le classement ne porte pas sur un monument mais sur une chaîne complète, de l'arbre au bateau.
Wadi Dawkah
Un vallon aride à une quarantaine de kilomètres au nord de Salalah, où pousse une population naturelle de Boswellia sacra. C'est le seul des quatre sites qui soit vivant au sens propre. Des milliers d'arbres y sont recensés, dans un paysage de pierre où ils sont à peu près la seule chose verte.
Shisr, ou Wubar
Une oasis dans le désert du Rub al-Khali, point d'eau sur la piste caravanière. Le site a longtemps été identifié à la cité légendaire de Wubar, l'Atlantide des sables. Ce que les fouilles ont mis au jour est plus modeste et plus intéressant : une forteresse et un puits effondré dans une cavité calcaire, c'est-à-dire une étape.
Khor Rori
Le port antique de Sumhuram, fondé vers le premier siècle avant notre ère à l'embouchure d'un bras de mer. On y chargeait l'encens sur des navires qui suivaient la mousson vers l'Inde et la mer Rouge. Les murs sont encore là, face à la lagune.
Al-Baleed
Le port médiéval de Zafar, actif du huitième au seizième siècle, où Marco Polo et Ibn Battuta sont passés. La ville commerçait l'encens et les chevaux avec l'Inde et la Chine.
La route elle-même
De Sumhuram, l'encens partait par mer. Mais il partait aussi par terre, et cette route-là a déterminé la géographie politique de l'Arabie pendant plus de mille ans.
Les caravanes remontaient vers le nord en longeant le bord occidental du désert, par Chabwa, Marib, Najran, La Mecque, jusqu'à Pétra puis Gaza, où la marchandise rejoignait la Méditerranée. Deux mille kilomètres, entre soixante et cent jours de marche, avec un péage à chaque royaume traversé.
Pline l'Ancien, qui écrit au premier siècle et dont l'Histoire naturelle reste l'une des sources les plus précises sur la question, détaille ces prélèvements et calcule ce qu'ils ajoutent au prix final. Il note que l'encens quitte l'Arabie à un prix et arrive à Rome à un tout autre, et il s'en agace : la même année, il reproche à l'Empire de vider ses caisses pour des parfums venus d'ailleurs.
Hérodote, cinq siècles plus tôt, rapportait déjà que les arbres à encens étaient gardés par des serpents ailés. On peut sourire. On peut aussi y lire ce que c'est : une histoire mise en circulation par ceux qui tenaient la source, et qui n'avaient aucun intérêt à ce qu'on aille voir.
Ce qu'il en reste aujourd'hui
Le souk d'al-Haffa, à Salalah, vend toujours l'oliban au verre et au kilo, trié par qualités et par couleurs. Les familles de récolteurs travaillent souvent les mêmes parcelles depuis des générations, selon des droits d'usage coutumiers.
La ressource, elle, est sous pression. Le surchaîblement des arbres, le pâturage des chameaux sur les jeunes pousses et les sécheresses répétées ont fait l'objet de plusieurs travaux scientifiques ces dernières années, avec des conclusions moins uniformes qu'on ne le lit parfois. Nous y consacrons un article séparé.
Notre résine d'oliban vient de cette région, triée à la main. Sur la façon de reconnaître une larme du Dhofar d'une résine coupée ou mal identifiée, nous avons détaillé les signes dans comment reconnaître un vrai oliban.
Questions fréquentes
Où pousse le vrai oliban ?
Le Boswellia sacra pousse au Dhofar, au sud d'Oman, ainsi qu'au Yémen et en Somalie. D'autres espèces de Boswellia poussent en Inde, en Éthiopie et au Soudan, et donnent des résines différentes. Aucun oliban ne vient du Maroc.
Qu'est-ce que le Kharif ?
La saison de mousson du Dhofar, de juin à septembre. Elle transforme les versants en prairies vertes et crée les conditions particulières dont dépend l'arbre à encens.
Pourquoi l'encens valait-il si cher dans l'Antiquité ?
Parce qu'il ne poussait qu'à un endroit, et qu'il fallait deux mille kilomètres de caravane et une dizaine de péages pour l'amener à la Méditerranée. Pline l'Ancien détaille ces coûts au premier siècle.
Peut-on visiter les sites classés ?
Oui. Wadi Dawkah, Khor Rori et Al-Baleed sont accessibles depuis Salalah. Shisr se trouve plus loin dans le désert et demande un véhicule adapté.
Hojari, Alba, Royal : que veulent dire ces noms ?
Ce sont des noms de tri commercial, pas des appellations protégées. Ils désignent en général la couleur et la pureté de la larme, les qualités les plus claires étant les plus recherchées. Les nomenclatures varient d'un vendeur à l'autre.



